PETER LIECHTI (1951-2014)
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MARTHAS GARTEN (1997, Fiction, 35mm 1:1,66 schwarz-weiss, Dolby SR, 89')
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«J'aime le crissement de mes vieux disques. Ici en haut je suis chez moi, ici en haut il fait chaud. Les jours s'écoulent dans la chaleur. On ne sent quasipas l'hiver. Le chauffage chauffe et la glace tombe du toit de gauche et de droite.»

Depuis des semaines, le temps est gris et humide. Cela commence à peser sur les gens. Mais dans les jardins froids de la ville, s'épanouit un autre genre de vie …
Karl vit retiré dans son appartement. Il aime l'ordre domestique, les heures tranquilles au café, le sommeil.
Un soir, dans des circonstances plutôt curieuses, il rencontre Martha, une femme qui exerce sur lui une mystérieuse fascination. C'est ainsi que s'engage une histoire d'amour à la dynamique fatale; jusqu'au bout Karl ne sera pas capable de dire ce qui s'est vraiment passé ni comment les choses en sont arrivées là.

Karl vit la rencontre avec Martha comme une rupture, une chute libre. La violence de ses sentiments brise la mince couche de ses certitudes; il tombe dans des abysses insoupçonnés. Il remarque bientôt qu'avec l'amour, c'est aussi une étrange menace qui est entrée dans sa vie. Peu à peu, ce sont ses démons les mieux enfouis qui se libèrent en lui. Même les agréables sorties «de célibataires» avec son vieil ami Uwe ne lui apportent plus la détente coutumière.
Finalement il ne perçoit plus son entourage que comme le décor macabre de sa propre déchéance. Convaincu que la ville est envahie de «mortsvivants», il se barricade chez lui. Mais c'est justement là que l'attendent ses voisines blêmes et surtout Monsieur Tepesch, le vieux vampire un complot méticuleusement organisé. En même temps, les relations de Martha avec ces voisins deviennent de plus en plus familières … Karl se retrouve au centre d'un maëlstrom meurtrier qui ne peut le conduire qu'à une issue sanglante.


«Le sommeil de la raison enfante des monstres»
Cette citation de Goya est d'une brillante ambiguïté: Elle en appelle d'un côté à l'étrange pouvoir de création du rêve, À cette imagination libérée de toute entrave raisonnée qui, la nuit ratrappe celui qui refoule.
De l'autre, elle s'attaque très concrètement à la société de l'époque (la monarchie espagnole corrompue et l'inquisition), qui ne peut fonctionner que sur la base de la peur et de la mystification raison pour laquelle elle proscrit et pourchasse la raison. Etonnamment, Goya déjà donne dans ses gravures les traits de vampires à ces produits de l'imagination.
Qui ne les connaît pas: le comte Dracula, Nosferatu, les mortsvivants. Enfant je dévorais déjà ces sombres récits. Frissons délicieux sous l'empire inquiétant, l'inexplicable fascination du Mal. C'est avec grand plaisir que j'ai relu le 'Dracula" de Bram Stocker, complété par d'autres ouvrages sur le thème du vampirisme.
C'est l'actualité souterraine des descriptions de Stocker que je recherchais maintenant, marquées par la pruderie victorienne dans une époque écrasée par les épidémies et les intrigues brutales du pouvoir. Avant tout la thématique de la peur de la vie et de la sensualité réprimée. La morsure du vampire reste le symbole de la peur de la sexualité, de la démonisation de tout érotisme. Ce n'est que comme mortsvivants que les êtres peuvent vivre leurs aspirations sans entraves.

Comme autre source de matériau pour ce film, j'ai eu en partie recours à mon vieux «Journal d'hiver» (textes et polémiques contre le quotidien meurtrier d'une petite ville). Dans ses rêves, le petitbourgeois est assoiffé de sang, cela le pousse à la folie meurtrière. De jour, il veut éviter à tout prix de se faire remarquer; il a peur de ses voisins, de leur haine de toute forme d'expression vitale qui s'exprime dans leur attachement morbide à l'ordre et à la tranquilité. Enfin l'isolement la folie rampante dans un climat de bêtise âprement défendue tels sont les thèmes de ces notes, le matériau dont sont faits les démons qui hantent notre film.
Tout près, sous la surface des certitudes codifiées, il y a la folie qui rôde. Précédée de signes annonciateurs inquiétants, elle perce brusquement le flot gris du quotidien. Tous les lieux de l'action sont marqués par une ambiance somnambule. La ville reste une esquisse, que l'on perçoit comme à distance. Elle reste anonyme et interchangeable. Sa population est une masse à l'agressivité latente, sans force ni volonté, qui se contente de fonctionner sans pouvoir opposer de résistance aux forces destructrices de la peur. Partout règne une agitation sans joie ni but, mais on ne voit nulle part de travail productif. Des jeux et des plaisirs grotesques remplacent la véritable aventure. Les personnages ne sont saisis qu'à partir de leur espace privé et de leur environnement le plus immédiat, le monde du travail reste largement tu les fantômes ne travaillent pas, ils errent.


«MARTHA'S GARTEN» est l'histoire d'un homme (Karl Winter) qui perd progressivement pied et finalement la raison. Ce processus est renforcé et accéléré par sa rencontre avec une femme qui de son côté a perdu son équilibre psychique et qui cherche justement chez cet hommelà un point d'ancrage, un «chez-soi». Une histoire d'amour à la dynamique fatale et finalement un cauchemard un parcours obligé jusqu'à une issue étrangement ouverte.
Le récit guidé par la voix intérieure de Karl, est raconté de manière chronologique et linéaire, sans anticipations ni retours en arrière. Ce fil conducteur simple permet de s'orienter à travers des niveaux de réalité aux limites de plus en plus floues. Cette cohérence de la construction est poussée si loin au cours du film que la résolution des contradictions devient accessoire: dans une certaine mesure, l'inexplicable reste inexpliqué, les abysses obscures.
Je doute qu'il soit toujours clair dès le départ vers quoi un film va nous conduire. Souvent il me faut attendre que le film soit achevé pour mesurer ses significations possibles pour moimême. Le motif principal à vouloir réaliser un film me semble donc être le besoin de découverte, d'approche de sources plus profondes, d'achèvement de quelque chose, ce qui bien sûr ne réussit jamais toutàfait. Ce qui veut dire que de cette manière une histoire n'est jamais complètement terminée, qu'il reste toujours une part d'inachevé.
Par contre' on peut s'immerger complètement dans les ambiances, s'approcher des conditions où une histoire commence à «fermenter», pour s'approcher de ce qui se cache au fond des êtres et les pousse à agir. Vouloir absolument tout justifier et expliquer serait prématuré et simplificateur. Tout au plus puisje en décrire ou peutêtre en toucher une part, dont il n'est d'ailleurs pas nécessaire que je la comprenne moimême d'emblée. En ce que je lui trouve une forme, elle perd de son caractère angoissant la peur prend un visage. Et peutêtre pourratil même y avoir reconnaissance…
Après bien des tours et détours à la recherche de motifs et de lieux de tournage (Europe de l'Est, BerlinEst La ChauxdeFonds ... ), nous nous sommes finalement arrêtés dans l'Est de la Suisse - une des nombreuses nécessités de ce projet, puisque c'est là que le «Journal hivernal» a trouvé naissance. Et il apparaît justifié d'aller chercher là, où l'on a perdu quelque chose …
Karl Winter est le personnage artificiel que j'ai envoyé plonger dans le marais de la «paranoïa-city»; c'est avec ferveur que j'ai suivi son histoire sur le moniteur de montage…
Peter Liechti

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